LA BIRMANIE COMPLIQUE LES RELATIONS EUROPE-ASIE

(Le Monde, 26 / 03 / 04)

La Birmanie complique les relations Europe-Asie


UNE ÉPÉE de Damoclès birmane menace le dialogue entre l'Europe et l'Asie de l'Est dont Jacques Chirac a été le principal initiateur en 1996. Prévu début octobre à Hanoï, le Ve sommet de l'ASEM, acronyme anglophone des rencontres Asie-Europe, risque d'être reporté si des réformes politiques ne sont pas amorcées à Rangoun, où une junte règne sans partage depuis 1988.

Au cours d'une tournée récente dans la région, Pierre-André Wiltzer a rappelé à ses interlocuteurs asiatiques que l'Europe n'était pas près d'admettre la Birmanie au sein de l'ASEM si aucune détente n'intervenait à Rangoun, où la populaire opposante Aung San Suu Kyi, arrêtée le 30 mai dernier, est assignée à résidence depuis de longs mois et où « une feuille de route vers la démocratie », annoncée le 30 août par le gouvernement, n'a pas été, à ce jour, suivie d'effets.

La France « fera tout ce qu'elle peut pour que le sommet ait lieu », indiquait-on dans l'entourage du ministre délégué à la coopération et à la francophonie. Mais Paris doit compter avec la « rigidité » des mécanismes européens et la froideur de nombreuses capitales à l'égard des militaires birmans. « L'Europe peut décider de ne pas aller à Hanoï, c'est une possibilité que nous ne pouvons pas écarter », avait lui-même indiqué M. Wiltzer.

La Thaïlande a, toutefois, indiqué que Mme Suu Kyi pourrait être libérée en avril. En outre, une convention nationale chargée de rédiger une Constitution pourrait être convoquée en juin. Si la libération de l'opposante se confirme et si cette mesure est le fruit d'un compromis politique l'associant à la mise en place de nouvelles institutions, l'UE pourrait se satisfaire d'une telle percée. Bangkok devrait accueillir, fin avril, une réunion internationale sur la question birmane.

L'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Asean), dont la Birmanie est membre depuis 1997, souhaite qu'elle intègre l'ASEM, de même que le Cambodge et le Laos, en échange d'un élargissement de la participation de l'UE à ses nouveaux membres. Mais l'Asean sous-estime le « blocage » européen sur cette question. « J'ai répété à mes interlocuteurs que la Birmanie pose un problème à l'Europe et qu'il faudrait au moins des avancées sur un calendrier électoral et le statut de l'opposition », a dit M. Wiltzer, qui s'est rendu à Bangkok, Phnom Penh, Vientiane et Hanoï.

« AVANCÉES POSITIVES »

Mme Suu Kyi a passé plus de la moitié des quinze dernières années en prison ou assignée à résidence. Organisées par les militaires en 1990 et remportées par l'opposition, les dernières élections n'ont pas été reconnues par la junte. La Birmanie demeure sans Constitution, et la précédente convention nationale, chargée d'en rédiger une, a été suspendue en 1996 après trois années de travaux épisodiques. Des organisations humanitaires dénoncent régulièrement les méthodes du régime : internements arbitraires, tortures et travaux forcés. Mais une nouvelle libération de Mme Suu Kyi est d'autant plus problématique, pour les généraux, qu'elle draine des foules chaque fois qu'elle est remise en liberté.

L'Asean s'était engagée en juin, sous pression américaine et européenne, à obtenir sa libération. L'Indonésie, qui en assure la présidence annuelle, avait réitéré cette exigence trois mois plus tard. Lors d'un sommet à Bali en octobre, l'Asean a néanmoins opéré une reculade en qualifiant d' « avancées positives » le retour de Mme Suu Kyi à son domicile de Rangoun, où elle demeure incommunicado, et la publication par la junte de sa « feuille de route ». Ce texte ne proposait pourtant aucun échéancier et se contentait d'annoncer la réunion d'une convention nationale et préconisait « l'application, pas par pas, du processus nécessaire à l'émergence d'un système démocratique réel et discipliné ».

Depuis, quelques libérations de prisonniers politiques ont eu lieu. Mais, à l'issue d'un bref séjour début mars à Rangoun, où il a rencontré toutes les parties en présence, le médiateur de l'ONU, le Malaisien Razali Ismail, s'est montré plus optimiste. On ignore toutefois si les progrès ainsi enregistrés sont importants et si l'Asean a pris la bonne mesure de la fermeté de l'UE.

Il faudrait que la libération de Mme Suu Kyi fasse partie d'un compromis politique entre la junte, la société civile et les minorités ethniques qui forment le tiers de la population de la Birmanie. « L'Europe ne s'accommodera pas des faux-semblants » auxquels se livre, de temps à autre, la junte pour calmer le jeu, a averti un diplomate européen. L'Europe doit se prononcer, en avril, sur un renouvellement des sanctions annuelles contre Rangoun.

Un report du sommet de l'ASEM serait, juge-t-on dans l'entourage de M. Wiltzer, une « catastrophe pour la France », qui a beaucoup investi dans ce dialogue entre les deuxième et troisième pôles de développement de la planète. Ce serait également un revers pour les hôtes vietnamiens du sommet alors qu'ils sont parvenus à s'intégrer dans le jeu régional et international. Enfin, l'Asie du Sud-Est en pâtirait tout autant car elle fait déjà face à une nouvelle échéance : en 2006, la Birmanie doit assurer la présidence de l'Asean et ni les Américains ni les Européens ne se rendront à Rangoun, pour leurs rencontres annuelles, si la situation n'a pas changé d'ici là en Birmanie. Des tractations serrées s'annoncent donc dans les mois qui viennent.

Jean-Claude Pomonti

autres articles     sommaire